NORMANDIE

NORMANDIE

L’originalité de la Normandie parmi les provinces françaises, depuis le Xe siècle, a toujours été prononcée. Pourtant, cette province n’a pas d’unité géologique ou géographique: sa partie occidentale appartient au Massif armoricain, sa partie orientale au bassin de Paris. Elle n’a pas davantage d’unité ethnographique: si les péninsules normandes comptaient naguère une forte proportion de blonds aux yeux bleus, le sud de la province ne se différenciait pas de la Haute-Bretagne, du Maine ou du Perche voisins. Il en va de même sur le plan dialectologique: le normand – qui partage d’ailleurs beaucoup de traits avec le picard – ne règne qu’au nord de la «ligne Joret», qui court d’ouest en est, de Coutances à Vernon et à Gisors, tandis que les patois de la zone située plus au sud se rattachent à ceux de l’ouest de la France. Cependant, le sentiment d’une entité normande est toujours fortement ressenti. C’est surtout l’héritage de deux phases de son histoire. La Normandie est issue d’une colonisation scandinave dont les effets directs se sont vite amortis, mais dont les répercussions lointaines sont encore sensibles. Elle a constitué de 911 à 1204 un État en fait autonome, remarquablement développé dans les domaines les plus divers (art, droit, administration, littérature) et dont le souvenir est resté bien vivant.

La Normandie ancienne avait des limites extrêmement précises; elles restent bien connues à l’ouest, tandis qu’à l’est l’attribution de la moitié du Perche au département de l’Orne en 1790, puis l’attraction envahissante de Paris les rendent moins nettes dans la conscience populaire. On considère aujourd’hui comme normandes les deux «régions de programme» de Haute-Normandie (chef-lieu Rouen; département de la Seine-Maritime et de l’Eure; environ 1 500 000 hab.) et de Basse-Normandie (chef-lieu Caen; départements du Calvados, de la Manche et de l’Orne; environ 1 250 000 hab.); et il faut y joindre les deux petits États de Jersey (chef-lieu Saint-Hélier, ou Saint Helier) et de Guernesey et dépendances (chef-lieu Saint-Pierre-Port, ou Saint Peter Port), détachés au XIIIe siècle du Cotentin, qui doivent allégeance à la Couronne anglaise et réunissent environ 90 000 habitants.

À travers les siècles, la personnalité normande s’est exprimée de façon singulièrement variée. Au IXe siècle, les Normands furent avant tout, aux yeux de leurs voisins, des pirates, ceux du XIe siècle d’impitoyables conquérants. Depuis le XIIIe siècle, on leur fait une réputation de gens riches et rompus aux subtilités du droit. Ces deux derniers traits, quoique devenus assez inexacts, leur sont toujours prêtés, tandis que les premiers s’effaçaient au profit de ceux que l’on attribue dans les villes aux sociétés paysannes: réserve, astuce, sens du gain immédiat et de l’économie à long terme. Il y a certainement un tempérament politique normand, dont André Siegfried a justement dit qu’il évoquait celui de l’Angleterre: il est plus sensible aux réalités et aux personnes qu’aux idéologies, défend volontiers certaines libertés très concrètes (comme celle de faire «bouillir» le cidre), mais cède rarement aux grands entraînements. Ajoutons-y un penchant indiscutable pour les choses de la mer: au temps de la monarchie absolue, le continent normand et les îles ont fourni aux couronnes furieusement ennemies de France et d’Angleterre des contingents exceptionnels d’amiraux, de capitaines et de colons des terres lointaines. N’oublions pas non plus la capacité agricole: sur leurs registres bien distincts, les races bovines dites «normande» et «jersiaise» sont reconnues parmi les meilleures du monde. Le dynamisme des années écoulées depuis 1944 a rejeté dans l’oubli les accusations de conservatisme borné que les Normands s’étaient attirées en cédant au XIXe siècle aux attraits malsains du malthusianisme et du protectionnisme.

La Normandie n’est d’ailleurs pas moins consciente de sa diversité que de son originalité. Elle est formée par la juxtaposition d’un grand nombre de petits pays, ayant chacun une physionomie accusée, qui peut remonter à l’époque gauloise, aux Vikings ou aux révolutions économiques des XVIIIe et XIXe siècles. Citons, parmi ceux que l’on discerne le plus aisément, et d’est en ouest, le pays de Bray, le Vexin, le pays de Caux au nord de la Seine; les plaines de Saint-André et du Neubourg, le Roumois, le pays d’Ouche, le pays d’Auge, la plaine de Caen et le Bessin, entre la Seine et la Vire. Il est plus difficile d’en découper dans le vaste tissu du Bocage, dont les variantes locales sont cependant fort sensibles; on n’y trouve de pays bien nets qu’au sud – l’Avranchin et le Mortainais – ou au nord – la Hague et le val de Saire. Chacun de ces ressorts a sa petite capitale, son type de maisons rurales, ses modes de clôture, ses formes d’exploitation agricole et jusqu’à sa mentalité propre. En cette région de paysans, les grandes villes, même anciennes comme Rouen, et a fortiori toutes modernes, comme Le Havre, n’ont pas fait naître autour d’elles autre chose que des circonscriptions administratives. Toute étude d’ensemble est nécessairement conduite à faire abstraction de ces diversités locales: elle fausse donc quelque peu la réalité normande. Quant à la division entre Haute– et Basse-Normandie, née des pratiques administratives de l’Ancien Régime, elle a peu de signification et s’est faite selon des lignes qui ont beaucoup varié: l’ancien évêché de Lisieux, jusqu’à la Dives à l’ouest, a longtemps été réputé haut-normand.

1. Des Celtes aux Normands

La Normandie ne constitue une entité historique que depuis 911, époque où le roi franc Charles le Simple concéda au chef viking Rollon la région de la basse Seine. Jusque-là, non seulement le vocable de Normandie n’existe pas, mais les pays qui forment aujourd’hui la Normandie n’ont guère de relations entre eux. De 911 à 1204, la Normandie, tout en dépendant nominalement du royaume de France, est un véritable État, l’un des mieux organisés et des plus dynamiques de l’Europe médiévale. Depuis 1204, sa partie continentale n’est plus que l’une des provinces qui constituent la France, tandis que sa partie insulaire suit les destinées de la Couronne anglaise. Le centre de son histoire est donc la période qui s’étend du Xe au XIIIe siècle; c’est de là qu’elle a hérité sa personnalité, dont la vive conscience n’est pas près de s’effacer. Le reste n’est que préliminaires ou épilogue.

Les préliminaires offrent fort peu d’originalité. Quand commence, timidement, l’histoire écrite, vers le milieu du IIe siècle avant l’ère chrétienne, le pays apparaît divisé entre deux aires de civilisation: au nord de la Seine, les peuples des Véliocasses (de Rouen à l’Oise) et des Calètes (pays de Caux) appartiennent à la Belgique; au sud du fleuve, les Abrincates de l’Avranchin, les Unelles du Cotentin et des îles, les Bajocasses du Bessin, les Viducasses de la plaine de Caen, les Esuvii (plus tard Sagii) du pays de Sées, les Eburovices de la région d’Évreux, les Lexoves de Lisieux se rattachent à la Gaule celtique. Plusieurs des tribus côtières sont comptées parmi les Armoricains, et les Eburovices forment un rameau du grand peuple des Aulerques qui s’étend aussi sur le Maine et le pays Chartrain.

La Seconde Lyonnaise et la christianisation

La conquête romaine regroupe tous ces peuples au sein d’une seule province, la Lyonnaise, donne à chacun d’entre eux une capitale souvent monumentale, couvre les campagnes de villae et de petits temples (fana ): c’est l’histoire commune de la Gaule. Au Bas-Empire se produisent deux faits essentiels pour l’avenir. Une province de Seconde Lyonnaise est créée, avec Rouen pour chef-lieu, et reçoit des limites qui sont, à peu de choses près, celles de la Normandie médiévale et moderne. La coïncidence n’est pas un hasard: le cadre civil romain fut adopté par l’Église et le cadre ecclésiastique à son tour devint celui de l’État des ducs de Rouen. D’autre part, le Bas-Empire vit l’apparition du christianisme. La religion nouvelle chemina d’abord le long de l’axe économique Lyon-Rouen, et Rouen eut un évêque dès le début du IVe siècle. Les autres cités – correspondant à peu de choses près aux territoires des peuples gaulois – reçurent ensuite, du IVe au VIe siècle, six évêchés: Évreux, Lisieux, Bayeux, Coutances, Avranches et Sées. Victrice de Rouen, ami et correspondant de Martin de Tours et de Paulin de Nole, est l’une des grandes figures chrétiennes de la Gaule romaine à ses derniers jours.

Du IIIe au VIe siècle, les côtes normandes reçurent un premier avertissement de ce qui devait les atteindre à la période suivante: des Saxons vinrent par mer les attaquer, puis y former des établissements côtiers, notamment en Bessin. Les îles tombèrent aux mains de Bretons fuyant l’Angleterre devant ces mêmes Saxons. Pourtant, toute la Normandie continentale fut occupée à la fin du Ve siècle par les Francs et incorporée à l’État mérovingien. Le peuplement franc ne fut sans doute important que du côté de l’est, mais une nouvelle classe dirigeante s’établit partout. Elle s’allia promptement à l’Église. C’est à l’épiscopat qu’appartiennent les grandes figures de l’histoire locale: ainsi, à Rouen, saint Ouen (641-684). Le monachisme s’implante solidement, au VIe siècle dans l’Ouest et au VIIe dans la vallée de la Seine (Jumièges, fondée par saint Philibert, et Fontenelle, par saint Wandrille): ces grandes abbayes se trouvent vite à la tête d’une richesse foncière colossale.

La portion de la Neustrie franque qui allait devenir la Normandie se préoccupait peu des choses de la mer. Au sein d’un État profondément terrien, loin de toute frontière menacée, elle vivait dans la quiétude quand, vers 800, le danger scandinave commença à se manifester. Charlemagne prit des mesures de défense côtière qui eurent quelque efficacité contre le premier raid que l’on connaisse, celui de 820 sur la basse Seine. Mais bientôt elles furent dépassées. Dès 841, Rouen fut incendiée, les abbayes importantes furent pillées ou rançonnées. En 851, les Vikings hivernèrent pour la première fois dans une île de la Seine, leur présence presque annuelle rendit vite intenables les zones côtières. Les moines, emmenant leurs reliques et des épaves de leurs trésors et de leurs archives, se dispersèrent loin dans l’intérieur. Charles le Chauve tenta de rétablir la situation en barrant la Seine par un pont fortifié, près de Pîtres (862), puis se déchargea sur les Bretons du soin de défendre Cotentin et Avranchin (867). Rien n’y fit. Le régime franc fut totalement débordé.

Fondation du duché de Normandie (Xe siècle)

Ce fut sans doute vers le début du Xe siècle que des Scandinaves songèrent à se fixer dans la région. En 911, une armée danoise commandée par le Norvégien Rollon (Hrôlfr), ayant été battue devant Chartres, entra en pourparler avec le roi Charles le Simple qui, au traité de Saint-Clair-sur-Epte, lui céda un secteur correspondant en gros aux départements de la Seine-Maritime et de l’Eure, à condition d’accepter le baptême et d’interdire aux autres Vikings l’accès de la Seine. Rollon fut investi dans les pays cédés des prérogatives d’un comte franc et de la plupart des attributs de la puissance royale, y compris ce qui pouvait subsister du patrimoine de la Couronne et le contrôle de l’Église. Telle fut la racine de l’État normand, avec Rouen pour pivot.

D’autres armées, parallèlement, avaient pris terre autour de Bayeux (c’étaient surtout des Danois ayant séjourné en Angleterre) et dans le Cotentin (où vinrent notamment quelques Norvégiens qui étaient passés par l’Irlande). En 923 et 933, le chef de Rouen obtint du roi franc l’autorisation de les prendre sous son contrôle, ce qui n’alla pas sans peine. La période d’occupation bretonne (867-933) laissa surtout des traces onomastiques. Au terme de cette expansion, la délimitation adoptée suivit à peu de chose près (la partie occidentale du Vexin étant seule rattachée à la Normandie) les limites de la province ecclésiastique de Rouen. Sauf l’incorporation du Passais, autour de Domfront, vers 1050, cette frontière n’a plus varié depuis. Dans le monde médiéval, où les limites étaient complexes et mouvantes, la précision et la stabilité de la frontière normande constituent une remarquable exception.

Quel fut l’apport scandinave? Autant que l’on puisse en juger, les immigrés furent peu nombreux, des hommes en grande majorité, qui prirent femme sur place. Seules furent profondément atteintes les régions côtières, avant tout le pays de Caux et le nord du Cotentin, à un moindre degré la vallée de la Seine, la plaine de Caen et le Bessin. La langue scandinave ne s’enracina que pour peu de temps et surtout parmi les marins. Mais ce fut assez pour remodeler une bonne partie des noms de lieux. On reconnaît la trace des Scandinaves à des terminaisons comme -tot (ferme), -thuit (défrichement), bec (ruisseau), -dalle (vallée), à des mots comme hogue (butte), londe (bois), nez (cap), etc. De nombreux noms d’hommes nordiques survivent de nos jours, tels Angot, Anquetil, Toustain, Turgis, Thouroude, ou sont entrés en composition dans des noms de lieux en -ville (Fermanville, Mondeville, Tourville). Pourtant les Scandinaves n’ont laissé que fort peu de traces matérielles – une seule tombe, au confluent de l’Andelle et de la Seine – et aucune influence artistique. Les institutions nordiques sont rares et généralement de peu d’importance, sauf dans le droit maritime et le droit criminel.

Cependant la Normandie reçut des Vikings une puissante empreinte morale et une classe dirigeante. Les Normands du Moyen Âge leur doivent leur esprit d’entreprise, leur capacité d’adaptation, leur sens aigu du profit. Mais les survivances franques furent également considérables: presque tout le droit, la plupart des institutions publiques, l’organisation rurale et, bien entendu, toutes les structures ecclésiastiques. La Normandie ducale fut à ses débuts un État à double face, si bien que plusieurs de ses chefs portèrent un double nom (Rollon se nomma aussi Robert) et que plusieurs ducs contractèrent un double mariage, l’un chrétien et l’autre «à la danoise».

La grande chance de la Normandie fut la personnalité de ses ducs, qui permit d’élaborer une synthèse de ces divers éléments. De génération en génération, ils surent affermir leur pouvoir, au milieu de crises parfois très rudes, et ne cédèrent pas à la tentation des aventures de type viking. Rollon (duc de 911 à 932 env.), tirant sans doute la leçon de l’expérience acquise par les rois danois d’York, rappela à Rouen l’archevêque et les moines de Saint-Ouen. Son fils, Guillaume Longue-Épée (de 932 env. à 942), fut un chrétien résolu, partisan de l’entente avec les rois francs. Après une minorité difficile et une tentative de reconquête franque, Richard Ier (de 942 à 996) fit régner la paix intérieure et tint ses voisins en respect grâce au recours à quelques troupes scandinaves. Richard II (de 996 à 1026) fut surtout le reconstructeur de l’Église. Un grand élan monastique parcourut d’abord l’est, puis, après 1050, l’ouest de la province. Fécamp, Jumièges, Saint-Wandrille, Saint-Ouen de Rouen, le Mont-Saint-Michel prirent la tête de ce mouvement. Un à un, les évêques réoccupèrent leurs sièges, celui de Coutances en dernier. Richard II commença à adapter à la Normandie les institutions féodales, qui contribuèrent à consolider le duché alors qu’elles portaient ailleurs des germes de désagrégation. Une nouvelle classe dirigeante fut forgée, en faisant largement appel à des immigrés. Une réelle prospérité, due en partie à l’accumulation du butin à Rouen, facilita les transitions. Le servage disparut entièrement. Le duché se couvrit d’une nouvelle génération de villes: Dieppe, Falaise, Argentan, Alençon, Saint-Lô, Valognes et surtout Caen, qui apparaît vers 1025 et supplante Bayeux vers 1060 comme capitale secondaire des ducs.

Quoique traversé de crises fort graves après 1035 et en 1047, le XIe siècle est le plus brillant de l’histoire normande. L’autorité ducale, triomphante, proclame, avec l’aide de l’Église, la paix de Dieu et du duc, établit une relative uniformité des institutions, interdit la formation de châtellenies autonomes. Qui ne veut pas s’accommoder de ce régime est contraint à l’exil. Cela aussi tourne au bénéfice de la grandeur normande: les exilés fondent, à l’autre bout de l’Europe, un État prospère en Italie du Sud ou vont louer leurs bras en Angleterre, en Espagne et jusqu’à Byzance, puis certains, assagis et enrichis, reviennent au pays ou envoient des fonds pour rebâtir les cathédrales de Sées et de Coutances. Ils acquièrent aussi une expérience militaire inégalée. De leur côté, les ducs réorganisent l’armée, sur la base du fief de chevalier, qui lui donne régularité et efficacité. Avant même de découvrir les possibilités d’intervention à l’extérieur qui en résultent, les ducs jouissent d’un grand prestige: Richard II marie ainsi sa sœur Emma au roi anglais Ethelred II, union dont découleront plus tard les droits normands sur le trône d’Angleterre.

Conquête de l’Angleterre (1066)

Robert le Magnifique (duc de 1027 à 1035) fut un impulsif qui trouva la mort à Nicée en Asie Mineure au retour de Jérusalem. Il laisse à son fils bâtard, Guillaume (duc de 1035 à 1087), une succession difficile. Après une longue minorité, le jeune duc vit se dresser contre lui la plupart des barons. Esprit lucide et courageux, chef de guerre réaliste, Guillaume vint à bout de tous les obstacles, en s’appuyant sur l’Église et surtout sur le monachisme réformateur. Quand l’État normand fut reconstruit, le duc tourna ses ambitions vers l’extérieur. En 1063, il devint maître du Maine, au nom de son fils Robert. Puis le roi anglais Édouard le Confesseur, son cousin, aigri contre ses sujets, brouillé avec son entourage, sans enfant, lui proposa sans doute son héritage. Guillaume, non sans hésitations, accepta. Quand Édouard mourut, en janvier 1066, ce fut une course de vitesse entre candidats au trône. Guillaume eut la chance de ne pas partir le premier. Quand il débarqua, le 28 septembre, les Anglais étaient déjà fatigués par un rude combat contre le prétendant norvégien. Le duc normand sut aussi obtenir l’appui officiel de l’Église et le renfort de nombreux aventuriers bretons, français et flamands.

Si la conquête de l’Angleterre réussit, ce fut grâce à trois facteurs militaires: une flotte remarquable, de type scandinave, que dépeint la broderie de Bayeux; la meilleure cavalerie lourde d’Europe alliée à un corps d’archers; une science déjà profonde des fortifications. Ainsi, Harold fut écrasé à Hastings le 14 octobre 1066 et Guillaume couronné roi d’Angleterre à Westminster, le 25 décembre.

2. L’État anglo-normand (XIe-XIIIe s.)

Pendant cent trente-huit ans, jusqu’en 1204, la Normandie et l’Angleterre formèrent, sinon toujours un seul État, du moins une communauté morale et politique. Pour le duché, cette période fut extrêmement bénéfique. Barons et prélats normands reçurent outre-Manche des domaines immenses qui leur permirent de faire dans leur pays d’origine assaut de luxe et de prestige. Les portes de la Manche se développèrent rapidement. Dans l’un d’eux, Caen, le roi et sa femme Mathilde de Flandre achevèrent, grâce au butin anglais, la construction des magnifiques abbayes de Saint-Étienne et de la Trinité, qui affirmaient leurs prétentions quasi impériales et où ils se firent enterrer. Un Italien de génie, Lanfranc, forma à l’école monastique du Bec-Hellouin, la plus brillante du temps, des cadres ecclésiastiques et administratifs d’un incontestable talent, qui s’entendirent à merveille à gouverner l’Angleterre et qui amorcèrent une renaissance intellectuelle. Le petit domaine du roi capétien – dont Guillaume ne contesta jamais la suzeraineté – se trouvait rejeté dans l’ombre par le succès de son vassal.

Art roman, « art normand »

La génération du Conquérant n’a pas accumulé seulement les triomphes politiques. Elle est responsable de la plus vigoureuse, de la plus belle forme d’art normand, la seule qui ait atteint la renommée mondiale, à tel point que l’art roman, avant de trouver en 1818 son nom sous la plume du Normand Charles de Gerville, était souvent appelé «art normand» tout court. Après les ravages des Vikings, une reconstruction d’ensemble des églises avait débuté vers les premières années du XIe siècle. Elle fut menée à bien avec promptitude et talent, d’abord en tâtonnant quelque peu et en cherchant des inspirations tant dans les pays de la Loire que vers l’est. Puis, à partir du milieu du XIe siècle, un style proprement normand s’affirme vigoureusement. Son domaine essentiel est la composition des masses architecturales, tandis que la sculpture, réduite à une ornementation presque uniquement géométrique, n’a qu’un rôle très subordonné. Les principales réalisations subsistantes sont, avant 1066, les abbatiales de Bernay et de Jumièges et la nef du Mont-Saint-Michel, puis, au lendemain de la Conquête, les deux abbayes de Caen et celle de Cerisy-la-Forêt (Manche). À la génération suivante, l’abbatiale de Lessay marque une étape essentielle dans la diffusion de la voûte sur croisée d’ogives et une multitude d’églises rurales atteste la fécondité de l’inspiration romane, souvent en liaison étroite avec les expériences anglaises.

Une administration efficace et centralisée

C’est aux solides qualités des cadres formés sous Guillaume le Conquérant, plus qu’aux premiers héritiers de celui-ci, que l’État anglo-normand dut de survivre à son fondateur. Le duc Robert Courteheuse, fils aîné de Guillaume, reçut pour lot la seule Normandie (de 1087 à 1106). Médiocre et prodigue, privé des ressources de l’Angleterre, il participa à la première croisade et fut, à son retour, détrôné par son cadet Henri, devenu roi outre-Manche en 1100. Henri Ier Beauclerc (duc de 1106 à 1135) est une figure peu plaisante, mais, politique de talent, il étendit et consolida l’œuvre de son père. Il apporta tous ses soins à consolider les frontières face à la France capétienne et à donner à l’administration, surtout financière, un tour plus efficace. Il commença la construction de châteaux forts qui couvrirent les confins et les principales villes (Arques, Gisors, Château-sur-Epte, Domfront, Chambois, Falaise, Caen, Brionne, etc.). À l’abri de cette cuirasse, l’Angleterre et la Normandie, en s’influençant l’une l’autre, devinrent des monarchies centralisées, pourvues d’une justice équitable et rapide et de finances relativement saines, toutes deux contrôlées par l’Échiquier, tribunal suprême et cour des comptes, que préside le duc-roi ou son représentant.

Les Plantagenêts (XIIe-XIIIe s.)

Henri Ier ne laissant qu’une fille, mariée au comte d’Anjou Geoffroy, une crise successorale, entre 1135 et 1153, faillit ruiner cette œuvre et séparer à nouveau la Normandie de l’Angleterre. L’unité fut rétablie au profit du fils de Geoffroy, Henri II Plantagenêt. Déjà maître par son père de l’Anjou et de la Touraine, Henri II le devint aussi, par son mariage en 1152 avec Aliénor d’Aquitaine, des pays entre la Touraine et les Pyrénées. De cet immense État, qui allait de Berwick à Bayonne, vraiment trop vaste pour les moyens de gouvernement d’alors, la Normandie fut comme la clef de voûte. Elle souffre souvent d’une fiscalité excessive, déplore les fréquentes absences de son duc comme les conflits, nés des affaires anglaises, qui opposent la couronne et l’Église. Pourtant le règne de Henri II (duc de 1150 à 1189) représente un sommet de l’histoire normande. Les juristes commencent à rédiger ce monument complexe et savant de l’esprit normand qu’est la coutume de Normandie: elle sera considérée jusqu’à la Révolution comme le fondement de l’unité morale du duché; les îles Anglo-Normandes s’en servent encore, sous une forme à peine retouchée.

Les fils de Henri II furent des caractères ingrats et instables, qui ne surent pas poursuivre l’œuvre de leur père. L’aîné, Richard Cœur de Lion (roi de 1189 à 1199), épuisa ses États en entreprises militaires vaines. Il ruina la Normandie à bâtir l’énorme forteresse du Château-Gaillard, au-dessus des Andelys; il en résulta un mécontentement profond, d’autant plus qu’elle n’arrêta même pas la poussée française. Le second, Jean (roi de 1199 à 1216), fut un demi-fou qui découragea toutes les fidélités. Il eut le malheur de trouver en face de lui un prince aussi tenace que dépourvu de scrupules, Philippe Auguste, qui exploita toutes ses fautes. À l’heure décisive, une campagne d’un an, en 1203-1204, livra aux Français la Normandie et une partie des provinces limitrophes vers le sud. Les barons normands n’avaient pas vraiment soutenu le duc-roi; beaucoup le regrettèrent bientôt en voyant la rigueur du conquérant, qui les somma de choisir entre leurs biens de Normandie et d’Angleterre. La majorité de la haute noblesse, plus largement possessionnée au nord de la Manche, passa en Angleterre. Jean conserva l’hommage de ses vassaux des îles, que les entreprises de quelques pirates ne réussirent pas à faire tomber dans la mouvance française. Ainsi ces années décisives virent la mort de l’État normand, la disparition de la classe dirigeante à laquelle le duché devait sa fortune politique et la division durable de la Normandie entre les allégeances française et anglaise.

3. Province du royaume capétien

Le régime capétien fut à la fois conservateur et méfiant. Les institutions normandes furent intégralement maintenues – elles fonctionnaient mieux que celles du domaine royal – mais furent colonisées par des immigrés. L’Échiquier, siégeant tantôt à Rouen et tantôt à Caen, garda la haute main sur la justice et ses finances, mais ses «maîtres» vinrent de Paris. Aucun Normand n’eut accès, avant la fin du règne de Saint Louis, aux postes de direction; baillis et évêques étaient tous originaires de l’ancien domaine capétien. Une petite noblesse avide, de même origine, reçut les fiefs des seigneurs restés fidèles à Jean. Seuls les monastères purent conserver leurs biens anglais, et cela jusqu’au XVe siècle.

La rupture de la communauté anglo-normande, la séparation entre la Normandie insulaire et la Normandie continentale, d’abord tenues pour provisoires tant par la royauté anglaise que par l’opinion locale, furent consacrées par le traité de Paris de 1258. Les îles s’organisèrent en deux petits États liés à l’Angleterre par une union personnelle: Jersey d’une part, Guernesey et dépendances de l’autre. Tel est encore leur statut actuel, en dépit de l’anglicisation profonde accomplie depuis 1850 environ; elles sont restées des conservatoires pour certaines institutions normandes, y compris, à Guernesey, le régime féodal. Malgré quelques nostalgies, surtout en Cotentin, la Normandie continentale se rallia au régime capétien, en grande partie parce qu’elle y trouva, durant son premier siècle, une prospérité appréciable et, à partir de Saint Louis, cette justice exacte et cette bonne administration auxquelles elle tenait par-dessus tout. Mais elle préserva une originalité profonde au sein de l’État français.

Le temps de la prospérité (XIIIe-XIVe s.)

Si le XIIIe siècle vit les Normands s’effacer de la grande histoire, les avantages matériels ne leur manquèrent pas. L’agriculture fit de rapides progrès, par l’extension des défrichements et surtout dans l’ordre technique (assolements, engrais, méthodes de labour). L’utilisation des moulins à eau et à vent permit d’en valoriser les produits. Sur les côtes, la pêche du hareng et l’exploitation du sel se développèrent. L’argent circulant largement, les paysans, qui apprirent à le manier, animèrent un marché très actif des rentes foncières. Les villes accrurent leur étendue, élargirent leur commerce, rebâtirent leurs églises, sans se soucier beaucoup de développer leur autonomie municipale – sauf Rouen. Les foires de Guibray à Falaise et de Montmartin en Cotentin devinrent le rendez-vous des marchands. Caen, Rouen, Montivilliers, Saint-Lô et plus tard Louviers furent des centres drapiers notables, dont les produits se vendirent jusqu’en Italie.

Le style gothique s’était imposé aux grandes églises de Normandie au cours de la génération qui précéda la conquête française; sa première réalisation importante fut, de 1170 à 1182, la cathédrale de Lisieux. Il eut ainsi le temps de revêtir, avant l’annexion, une certaine originalité régionale, d’ailleurs bien moins prononcée qu’à l’époque romane; elle se manifeste surtout dans l’Ouest. De cette architecture nouvelle relèvent de nombreuses abbayes (Saint-Pierre-sur-Dives, Fontaine-Guérard, Ardennes, Hambye) ou des éléments d’ensembles conventuels (cloître du Mont-Saint-Michel, chœur de Saint-Étienne de Caen), et surtout de splendides cathédrales, dont celle de Coutances est la plus parfaite. La réticence tenace des Normands en face du décor animé fut enfin surmontée. Les ateliers de sculpture rouennais, les plus actifs, ont donné dans la seconde moitié du XIIIe siècle des œuvres admirables aux portails de la cathédrale. L’atelier d’Écouis, en Vexin, donna vers 1314-1317 quelques statues d’une remarquable élégance. Enfin le vitrail commence en Normandie une carrière qui culminera au XVIe siècle.

À la veille de la guerre de Cent Ans, malgré une crise économique commençante, la Normandie était prospère et satisfaite. Le légiste Pierre Dubois de Coutances apportait la première contribution de la province à la pensée politique française. La «charte aux Normands» de 1315 avait établi un modus vivendi définitif avec la couronne. La province partagea même les projets peu réalistes de Philippe VI contre Édouard III.

Pillages et destructions de la guerre de Cent Ans (1343-1450)

Seule une minorité, en Cotentin, se prêta à la conspiration de Geoffroy de Harcourt, seigneur de Saint-Sauveur-le-Vicomte, qui tenta en 1343 de rétablir l’autonomie normande sous la suzeraineté du roi anglais. Cette manifestation imprudente déchaîna la foudre sur le duché: Édouard III débarqua à Saint-Vaast-la-Hougue le 12 juillet 1346 et, sur le chemin qui le mena à Crécy, ravagea Saint-Lô, Caen, Lisieux et Elbeuf.

C’était le début d’un drame plus que séculaire. Ce que la guerre avait épargné fut ravagé par la peste noire de 1348. D’un coup, ce fut la ruine: pendant une trentaine d’années, l’insécurité fut intolérable. Des partis armés, soi-disant pro-anglais, puis après 1350 pro-navarrais (le roi de Navarre Charles le Mauvais tenait en fief le Cotentin et Évreux), le plus souvent simples brigands, tiennent la campagne. On se fortifie dans les abbayes, les manoirs, les églises rurales même, pour y faire une guerre sans merci à qui passe à portée. Enfin se déclenche la réaction menée par Charles V et Duguesclin, dont la victoire sur les Navarrais à Cocherel en 1364 prépare le retour à l’ordre. Vers 1375, un nettoyage presque général est réalisé; les Anglais sont même un instant chassés des îles. Quoique des troubles sociaux aient pris le relais des guerres (émeute de la «Harelle» à Rouen), un calme relatif régna après 1385 pendant une génération.

La conquête que Henri V de Lancastre inaugura en débarquant à Touques le 1er août 1417 différait fort de l’expédition de 1346. Nul sentiment normand ne s’y trouvait mêlé: pour la financer, le roi anglais avait même parachevé la confiscation des biens anglais des abbayes normandes. Partout on se défendit farouchement. Quand, au bout de deux ans, la Normandie fut soumise, les Anglais y établirent sans fard un régime d’occupation. Tout ce qui résistait fut mis hors la loi; des Anglais furent placés aux postes de commande, Caen et Honfleur colonisés par des bourgeois anglais. Mais les «collaborateurs» eurent la part belle; certaines institutions centrales rétablies à Rouen leur furent confiées, surtout sous la régence du duc de Bedford à partir de 1422. Le succès le plus éclatant du régime fut le procès de Jeanne d’Arc mené en grande partie par des clercs normands ralliés (1431). De cette période cruelle, la Normandie n’a recueilli qu’un seul profit durable: la fondation de l’université de Caen, décidée en 1432, au nom de Henri VI, pour donner aux ralliés un foyer intellectuel. Mais les Anglais ne furent jamais totalement les maîtres; outre le Mont-Saint-Michel, qui garda jusqu’au bout sa fidélité au roi de France, il y eut d’innombrables «maquis», formés de paysans encadrés par la petite noblesse.

La reconquête française, commencée vers 1440, fut achevée en 1449-1450. La victoire de Formigny, près de Bayeux, amena en quelques mois la chute des dernières places tenues par les Anglais. De 1461 à 1468, les Français réussirent même à occuper Jersey, mais les insulaires, alliés à la flotte anglaise, les en expulsèrent. La Normandie resta divisée comme après 1204.

La reconstruction (1450-1550)

Charles VII eut la sagesse d’accorder après 1450 un pardon général et de confirmer les libertés normandes. La suppression formelle du duché (du moins pour sa partie continentale) par Louis XI en 1469 n’y changea rien. Dans un particularisme que le roi respectait, les Normands se mirent au travail pour reconstruire leur pays, et y réussirent remarquablement vite. Les campagnes se repeuplèrent, sans retrouver le niveau du XIIIe siècle, et l’agriculture reprit ses progrès: c’est d’alors que datent la généralisation du pommier à cidre et l’adoption du sarrasin. Les bourgeois de Rouen et de Dieppe, à un moindre degré ceux des villes nouvelles de Honfleur et de Granville, se lancèrent dans le grand commerce maritime; on prospecta au XVIe siècle – sans grand succès –, le Canada, le Brésil et l’Insulinde. François Ier consacra cette renaissance en fondant Le Havre en 1517.

Le XVIe siècle vit s’affirmer la fortune d’une bourgeoisie vivant noblement, enrichie par le commerce et les offices. C’est alors que le parlement de Rouen, substitué à l’ancien Échiquier, devint l’autorité la plus respectée de la province. La nouvelle classe dirigeante, commerçants et officiers royaux, multiplie les hôtels somptueux à la ville (hôtel de Bourgtheroulde à Rouen, hôtel d’Escoville à Caen) et les manoirs à la campagne. On reconstruit un grand nombre d’églises urbaines, surtout en Haute-Normandie, en se conformant au style «flamboyant» (qui doit son nom à l’antiquaire rouennais Hyacinthe Langlois). Puis les archevêques de Rouen de la famille d’Amboise lancent le manifeste d’un style italianisant en édifiant leur château de Gaillon; Caen, à la génération suivante, eut pour ce style un véritable engouement.

Réforme, Contre-Réforme et misère populaire (1550-1685)

Au milieu de cet essor économique et artistique survint la Réforme. Elle ne se fit guère sentir en Normandie avant 1550, mais trouva ensuite un puissant écho, surtout à Caen et à Rouen. Bourgeoisie et moyenne noblesse passèrent en masse au calvinisme. En 1562-1563, une grande partie de la Basse-Normandie faillit basculer dans le protestantisme à l’appel de Gabriel de Lorges, comte de Montgomery, le meurtrier de Henri II. Vingt ans de guerres civiles réduisirent les réformés à la condition d’une minorité très inégalement répartie, ses principaux bastions se situant autour de Dieppe et de Caen, où se trouvait d’ailleurs un foyer intellectuel actif. Les îles suivirent l’évolution de l’Angleterre jusqu’à un certain point – en préférant longuement le calvinisme à l’anglicanisme: ce fut le début du schisme moral qui les a éloignées définitivement de la Normandie continentale.

La fin des guerres civiles ne ramena pas aussitôt la prospérité. Le début du XVIIe siècle fut une époque de violents contrastes. D’atroces famines, des épidémies répétées, la pression fiscale sans merci d’une administration de plus en plus parisienne amenèrent des explosions violentes, comme l’insurrection des Nu-Pieds de Basse-Normandie (1639), cruellement réprimée par les agents de Richelieu. Mais c’est aussi le moment où la moyenne noblesse et la bourgeoisie enrichie par les offices – celle d’où sortit le grand Corneille – parsèment villes et campagnes d’hôtels et de manoirs et donnent vie au plus brillant mouvement intellectuel issu de la province. Cette classe fait aussi un ample écho à la Contre-Réforme. Nulle époque n’a vu se fonder autant de couvents, surtout féminins. La Normandie fournit des prédicateurs célèbres, comme saint Jean Eudes, des mystiques, des missionnaires au Canada.

La monarchie de Versailles n’eut peut-être pas autant de succès. Des intendants, établis à Rouen, Alençon et Caen, administrent la province avec rigueur, mais y paralysent toute originalité. Les villes normandes sont d’ailleurs parmi celles qui bénéficièrent le moins de leur goût pour l’urbanisme. La révocation de l’édit de Nantes porta un coup sévère à la vie économique. Si les violences directes contre les protestants furent relativement peu nombreuses, l’administration se montra aussi inhumaine qu’ailleurs et beaucoup des plus notables gagnèrent la Hollande ou l’Angleterre; la communauté protestante survécut pourtant, en témoignant de beaucoup de prudence tout au long du XVIIIe siècle; à la veille de la Révolution, sa position dans le commerce et l’industrie était considérable, mais la noblesse protestante avait disparu.

Le XVIIIe siècle vit, comme partout, l’essor des ports – avant tout Le Havre, Rouen, Cherbourg, et Granville –, la construction des grandes routes royales, le développement de l’industrie textile (notamment à Rouen et à Falaise) et métallurgique (pays d’Ouche) et la multiplication, dans des campagnes souvent trop peuplées pour leurs ressources, des activités de complément (colportage, industrie à domicile). L’amélioration des techniques permit d’amorcer une révolution agricole par le recul des céréales devant l’herbe dans le pays de Bray et le pays d’Auge, dont les produits laitiers se plaçaient aisément sur le marché parisien. La centralisation de la vie intellectuelle à Paris ne laisse en Normandie que des beaux esprits de second ordre.

Comme toute la France, la Normandie demandait en 1789 moins d’arbitraire, plus d’ordre dans les finances, une réforme des abus ecclésiastiques, une certaine liberté économique. Elle y joignait un rappel presque unanime des droits propres à la province, à commencer par la charte aux Normands, et une revendication d’assemblées provinciales qu’elle avait pourtant laissé mourir dans l’indifférence un siècle et demi plus tôt. La Révolution ne répondit pas à ces souhaits.

4. Un pays conservateur (XIXe-XXe siècle)

Depuis la chute de l’Ancien Régime, l’histoire normande présente peu d’originalité. Les Normands mirent peu de zèle, après 1790, à participer aux grands épisodes de la Révolution. L’insurrection «fédéraliste» – plus exactement légaliste et girondine – de l’été 1793 se localisa dans l’Eure et le Calvados, plutôt en raison de leur proximité de Paris, que par un effet de l’opinion locale, qui s’en désintéressa; ce fut d’ailleurs un fiasco. Le geste de Charlotte Corday, jeune républicaine partie de Caen pour tuer Marat, exprime mieux l’exaspération normande en face de tous les extrémismes.

Utilitarisme et goût du «juste milieu»

Le seul mouvement qui puisse toutefois revendiquer une large adhésion populaire, surtout dans les bocages, fut la chouannerie, moins royaliste sans doute qu’ennemie des réformes, des assignats et de la conscription. Nulle part la Terreur ne fut vraiment très sanglante, mais les biens nationaux trouvèrent sans peine une multitude d’acquéreurs. L’interruption durable du trafic maritime – qui valut aux îles, par la contrebande, une belle prospérité – et la ruine de tant de monuments religieux, démolis par utilitarisme plus que par fanatisme, marquent les années sombres qui succédèrent à l’élan enthousiaste des premières réformes.

Divisée en cinq départements, qui sauf celui de l’Orne (annexant la moitié du Perche) respectaient ses anciennes limites, la Normandie perdit toute originalité institutionnelle, toute organisation commune, quoique la coutume soit invoquée dans des actes jusque fort avant dans le XIXe siècle. Elle trouva son compte à presque tous les régimes d’ordre: Consulat, Restauration, monarchie de Juillet, second Empire, IIIe République de l’ordre moral.

Peu militaire et de surcroît maritime, la Normandie apprécie peu le premier Empire, surtout sur sa fin. Les hommes politiques normands ont en majorité tracé leur voie dans le «juste milieu», sous les différents régimes, avec une nuance particulière de respect pour la réussite économique. Normands de naissance ou d’adoption, Guizot, les ducs de Broglie, Pouyer-Quertier, Waddington expriment les divers aspects de cette tendance durable. Les poussées de libéralisme qu’incarnent Dupont de l’Eure (du Neubourg) ou Armand Carrel (de Rouen) furent plus éphémères. Seules quelques régions de la Seine-Inférieure (auj. Seine-Maritime) et de l’Eure crurent aux promesses du radicalisme après 1877. Le développement industriel de Rouen, d’Elbeuf, du Havre posa de cruels problèmes sociaux, mais n’eut guère de répercussions politiques en une province toujours dominée par les intérêts ruraux et bourgeois.

Pourtant la Normandie ne restait pas inerte, mais elle appliquait son zèle à d’autres entreprises dont elle voyait mieux l’utilité. Fresnel, qui inventa les phares modernes, Augustin Normand, l’un des initiateurs de l’hélice navale, représentent bien la face scientifique de ce mouvement. Arcisse de Caumont (1802-1873), créateur de l’archéologie médiévale, géologue et animateur du renouveau agronomique, en résume la face érudite. Flaubert et Maupassant en illustrent l’aspect littéraire, suivis par Barbey d’Aurevilly, et, de bien plus loin, par Casimir Delavigne, tandis que J.-F. Millet, E. Boudin et le portraitiste jersiais sir John Millais représentent l’aspect artistique.

Décadence économique

Malgré deux très grandes villes, Rouen et Le Havre, et malgré l’essor de Cherbourg, port de guerre qui devait sa prospérité à la violence des tensions franco-anglaises, la Normandie de la IIIe République se laissait distancer dans l’ordre économique. La prospérité de l’agriculture – un peu factice, car elle devait beaucoup à un protectionnisme à courtes vues – et celle de la vie balnéaire masquaient le vieillissement des industries, la décadence démographique, les ravages de l’alcoolisme. Caen, Falaise, Avranches, Valognes s’endormaient dans une quiétude menaçante. Elbeuf, Louviers, Alençon, Flers perdaient les marchés de leurs industries textiles. On laissait les îles s’éloigner définitivement de la culture française. Née à la veille de 1914, la métallurgie de Caen ne suffisait pas à redresser une situation rendue encore plus préoccupante par la saignée de 1914-1918.

Après la Seconde Guerre mondiale

C’est alors que survint la Seconde Guerre mondiale. La Normandie, sauf des défilés militaires en 1815 et des combats infimes en 1871, n’avait pas connu la guerre étrangère sur son sol depuis 1450. En 1940, presque toutes les villes de sa moitié orientale souffrirent lourdement de l’avance allemande (Rouen, Gisors, Évreux, etc.). Et surtout, en 1944, elle fut le champ de bataille des deux plus formidables armées que le monde eût encore vues. Des troupes américaines, britanniques, canadiennes, polonaises et françaises vinrent donner l’assaut, de l’Orne à la Hougue, au «mur de l’Atlantique», édifié, l’année précédente, par une main-d’œuvre raflée dans toute l’Europe asservie et défendu par les Allemands. Un port tout construit fut remorqué à travers la Manche jusqu’au rivage d’Arromanches, un pipe-line traversa la mer jusqu’à Cherbourg. Les plaines de Caen et de Falaise virent les plus sauvages combats de chars, dont les Britanniques portèrent le poids principal, et les bocages de l’Ouest une guerre de haies acharnée, mais plus rapide, menée par les Américains sous une couverture aérienne écrasante. Après de longs piétinements, du 6 juin au début d’août, le front allemand fut tourné. Les déroutes de Mortain, de la poche de Chambois, du passage de la Seine marquèrent la fin de l’armée allemande de l’Ouest. Mais presque toutes les villes, sauf Cherbourg, Bayeux, Alençon et Bernay, avaient péri sous les bombes, ainsi que des centaines de villages. La crise, heureusement, fut brève, achevée au début de septembre par la prise du Havre; seules les îles restèrent aux mains des Allemands jusqu’à l’armistice de mai 1945.

L’ampleur gigantesque des dégâts pouvait faire craindre le pire. Heureusement l’élan de la reconstruction – qui prit plus de quinze années – se prolongea par une vigoureuse poussée démographique. À partir des années cinquante, la Haute-Normandie et la région caennaise virent leurs industries se multiplier rapidement. Mais le sort de l’agriculture et des régions les plus occidentales reste très préoccupant.

5. Aspects économiques

L’unité de la Normandie réside dans son passé prestigieux, son ancienne opulence, la réputation de ses produits et paysages. Tous ces éléments dessinent une Normandie traditionnelle, issue de la mémoire et de l’imagination. La mobilité des populations, la conjoncture économique présente gomment ces aspects, dans une mue contemporaine. On découvre alors que la Normandie est terre de contacts et de contrastes.

Terre de contacts

La Normandie n’est pas une région naturelle. À l’ouest elle appartient au massif Armoricain, monde confus de collines (de 200 à 300 m) et de bassins, selon la dureté relative des roches. Les plus résistantes arment deux échines ouest-est à travers les bocages du sud (de 350 à 417 m). Un isthme de terres basses (marais) isole la presqu’île du Cotentin. À l’est, elle s’évase dans les auréoles secondaires du Bassin parisien. La craie, recouverte d’argile à silex et de limons, en est le matériau essentiel, coupé en biseau par une surface récente et gauchie. Trois ruptures majeures accidentent le plateau: à l’est, le Bray est un anticlinal évidé (250 m sur le rebord sud); au centre, la vallée de la Seine est une dépression structurale compliquée de failles; à l’ouest, le plateau tombe par une cuesta sur la vallée de la Dives; au sud-ouest, la surface se relève, bousculée et faillée, dans les collines du Perche (300 m). Entre le massif ancien et la surface de craie, une dépression centrale dans les roches jurassiques s’évase au nord, se retrécit au sud. Le climat océanique se nuance selon l’altitude (hauteurs humides, venteuses, plus froides en hiver) et l’éloignement de la mer. Un autre contact se lit dans les structures agraires, qui ne se superposent pas exactement à la morphologie; à l’ouest s’étend le bocage: de petites parcelles de formes diverses, encloses de haies portées par un talus, parfois complantées, un habitat dispersé; à l’est s’étalent les campagnes découvertes: grandes parcelles massives, fermes isolées entre les villages. Mais il existe des formes de transition: le Caux, au parcellaire plus varié, où l’arbre souligne les vallées et les cours masures (herbage complanté protégeant la maison et les bâtiments d’usage et ceint d’un talus appelé fossé portant une double rangée d’arbres de haut jet); le pays d’Auge et le Bessin où le bocage récent est constitué de mailles plus larges.

La Normandie traditionnelle

L’image d’opulence agricole naît au XIXe siècle, avec le couchage en herbe destiné à approvisionner Paris et les grandes villes en produits laitiers et en viande. Le cidre et le «calva» complètent les revenus. Le couchage en herbe fait la fortune de certains pôles: Bray, Auge, Bessin. Il est la moins mauvaise manière d’utiliser les sols difficiles du massif ancien. Dans le Caux et le sud de la dépression centrale, l’élevage s’associe à la grande culture. Celle-ci s’instensifie ailleurs (plaines de l’Eure et de Caen), favorisée par les bons sols, les grandes exploitations et le remembrement opéré peu après la guerre. Par contre, la Normandie rate le virage de la révolution industrielle, et l’ancien artisanat ne survit plus, spécialisé, qu’en quelques points; les villes, en particulier celles de la basse Seine et Caen, concentrent les principales activités. La décentralisation industrielle opérée depuis Paris, dans les années 1955-1962, apporte des milliers d’emplois. Elle renforce l’influence de la capitale sur la région, dynamise les villes, respecte la hiérarchie du réseau qui domine et contrôle une mosaïque de «pays». Sur le littoral où la pêche régresse, le commerce et les activités induites se localisent en quelques points; le tourisme s’étale avec la démocratisation des vacances.

La mue contemporaine

La mue s’opère dans la réalité de la crise.

Crise de l’agriculture . Sur une S.A.U. qui se réduit lentement, les rendements s’élèvent; il y a progrès des productions en volume et intensité; cependant, les revenus nets diminuent. La politique européenne des prix et des quotas en est responsable; dans les pays de l’herbe, elle prend des aspects de catastrophe du fait de l’émiettement des structures, du fait aussi de l’inadaptation du système (vaches normandes sur herbe permanente). La valeur de la terre, hors de proportion avec celle de son produit, oblige les petits à s’endetter lourdement pour s’agrandir; mais, parce qu’elle est un critère social, elle est rare sur le marché. La crise crée donc des inégalités entre les régions; les pays de grande culture et de fermage la ressentent moins; dans le bocage, le dynamisme, la volonté individuels permettent d’introduire l’innovation à côté du découragement et de l’abandon; ce sont les anciens pôles de richesse qui accusent le plus de retard et souffrent davantage. La crise économique entraîne la crise psychologique: les campagnes, moins bien tenues, sont envahies par les urbains (résidences principales et secondaires). La mue s’opère avec l’arrivée d’agriculteurs mieux formés, plus jeunes, qui tentent des voies nouvelles; ce sont les mêmes qui accueillent le tourisme en espace rural comme une possibilité de revenus complémentaires et d’ouverture aux autres.

Crise du vieux tissu industriel . De 1968 à 1975, la disparition des activités traditionnelles (textile, chantiers navals) est plus que compensée par l’arrivée d’industries de main-d’œuvre: 36 000 et 32 000 emplois de plus respectivement en Haute-Normandie et en Basse-Normandie. Mais ce sont elles aussi les plus touchées par la crise, avec le développement de nouvelles techniques de production (informatique, robotique) et la concurrence des nouveaux pays industriels. Le secteur Caen-Dives, où de gros établissements disparaissent ou licencient, est classé pôle de conversion. Les taux de chômage régionaux dépassent la moyenne nationale. Ils sont plus élevés en Haute-Normandie où l’évolution est la plus avancée: globalement, il se crée plus d’établissements qu’il n’en meurt, mais le bilan reste déficitaire en termes d’emplois. En Basse-Normandie, les poches de chômage se diluent dans le milieu rural, mais, en l’absence de filières et de structures organisées, l’avenir est sombre; les grands chantiers du Cotentin ne trouvent pas de relais. Partout, un même problème pour l’avenir: la formation des hommes. La Normandie manque de cadres: les grands établissements n’y ont pas leur siège social; elle se caractérise en outre par le retard de ses effectifs scolaires à tous les niveaux, de la maternelle à l’université; or l’industrie de demain se fondera d’abord sur la valeur humaine. L’industrie ne manque cependant pas d’atouts: le développement encore possible de l’agro-alimentaire, une situation géographique exceptionnelle entre la mer la plus fréquentée du globe et Paris, reliés par un axe de première grandeur: la Seine, avec, au débouché, un complexe industrialo-portuaire (71 Mt) qui se mesure avec Rotterdam et domine le trafic de l’Atlantique nord; un environnement paysager de qualité. Celui-ci, la proximité parisienne et la politique des régions font également de la Normandie une terre de tourisme et de loisirs. Sur le littoral, la vocation maritime s’affirme à nouveau avec l’essor de la pêche fraîche et de la conchyliculture (une huître sur quatre produite en France est normande). Enfin, la réhabilitation des centres urbains et les contrats d’équipements, les mesures de protection des espaces naturels de l’intérieur et du littoral attestent et renforcent la qualité de la vie.

Normandie
(Basse-) Région admin. française et rég. de la C.E., formée des dép. du Calvados, de la Manche et de l'Orne; 17 583 km²; 1 422 874 hab.; cap. Caen. Géogr. et écon. - Région d'altitude modeste, au climat doux et humide, la Basse-Normandie s'ouvre sur la Manche par un littoral de 500 km. L'O. cristallin, rural et bocager, s'oppose à l'E. sédimentaire, plus varié et plus urbanisé. La pop. connaît une croissance modérée. Dominée par l'élevage bovin et assurant plus de 10 % de la pêche et de l'aquaculture du pays, la Région a développé une industrie agroalim. puissante et tire sa réputation de quelques spécialités (camembert, pont-l'évêque, livarot, calvados) et de l'élevage de chevaux pur sang. Des branches nouvelles ont diversifié l'activité industr., notam. grâce à l'électricité nucléaire. Le tourisme est important (Deauville, Mont-Saint-Michel).
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Normandie
(Haute-) Région admin. française et rég. de la C.E., formée des dép. de l'Eure et de la Seine-Maritime; 12 258 km²; 1 763 615 hab.; cap. Rouen. Géogr. et écon. - Traversée par la basse Seine, qui s'ouvre sur la Manche par un profond estuaire, la Région s'étend sur les plateaux occid. du bassin de Paris. La croissance démographique profite surtout à l'E., sous influence parisienne. La Région figure parmi les premières pour le revenu par habitant. L'agriculture se transforme et débouche sur une importante industrie agroalimentaire. à cause de la crise écon., les industries qui avaient assuré la croissance dans les années 60 ont été restructurées. Le Havre et Rouen, 2e et 5e ports français, desservent le puissant arrière-pays parisien.
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Normandie
anc. prov. de France, qui constitue auj. deux Régions: Basse-Normandie et Haute-Normandie.
Peuplée de Ligures, d'Ibères, de Celtes et de Belges, la région normande fut conquise par les Romains (56 av. J.-C.). Prise par Clovis, englobée plus tard dans la Neustrie, elle fut un foyer du monachisme bénédictin. Envahie par les Normands dès le début du IXe s., elle leur fut cédée en 933. Fief anglais après la conquête de l'Angleterre, en 1066, par Guillaume le Conquérant, la Normandie, prise aux Plantagenêts (1204) par Philippe Auguste, fut très éprouvée par la guerre de Cent Ans. En 1468, Louis XI la rattacha au domaine royal. La Normandie fut le théâtre du débarquement des forces alliées commandées par Eisenhower (bataille de Normandie: juin-août 1944).

Encyclopédie Universelle. 2012.

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